La Carrière de Marbre du Cimaï : L'Or Blanc d'Évenos

Peu de visiteurs qui admirent les impressionnantes falaises du Cimaï savent qu'elles ont livré, pendant plusieurs décennies, un trésor minéral convoité bien au-delà des frontières du Var. Un marbre calcaire d'une qualité exceptionnelle, extrait au cœur du domaine d'Orves, a contribué à orner certains des plus beaux édifices de Provence. Retour sur l'histoire d'une exploitation discrète mais remarquable, nichée dans l'écrin sauvage du vallon du Cimaï.


🪨Un calcaire marbrier hors du commun

evenos 02Les falaises du Cimaï, visibles depuis le vieux village d'Évenos, sont formées d'un massif calcaire cénomanien blanc dont les couches ont été redressées à la verticale par les mouvements tectoniques qui ont façonné la Provence il y a des dizaines de millions d'années. Ce calcaire, compact et finement cristallisé, peut être poli jusqu'à prendre le lustre d'un véritable marbre — d'où son appellation de calcaire marbrier .

La qualité de cette roche est reconnue par les géologues et les professionnels de la pierre naturelle. Dans la classification régionale des ressources minérales de Provence-Alpes-Côte d'Azur, les calcaires marbriers de Sainte-Anne d'Évenos figurent parmi les matériaux précieux du Var, aux côtés de quelques rares autres gisements de la région.

Le gisement exploité se situait précisément au lieu-dit Coste Belle , sur les contreforts septentrionaux du Mont Caume, au cœur du vaste Domaine d'Orves — une propriété privée de plus de 2 000 hectares appartenant à la famille d'Estienne d'Orves depuis plusieurs générations. Ce coin de nature brut, accessible seulement par des chemins cahoteux, est un véritable havre de paix peuplé de sangliers, renards, daims et aigles.


⛏️ Histoire de l'exploitation : plus de cinquante ans d'activité

Les carrièresLes débuts dans les années 1960

L'exploitation du marbre au Cimaï remonte aux années 1960 . Selon les sources locales et les dossiers administratifs, la carrière de Coste Belle aurait été ouverte vers 1964 . D'autres sources officielles, notamment le communiqué de la mairie d'Évenos, indiquant que l'exploitation continue remonte à 1976 , avec des fluctuations d'activité selon les périodes et les marchés.

Cette exploitation s'inscrit dans un contexte de fort développement de l'utilisation de pierres naturelles décoratives en France, notamment pour les grands équipements publics, les gares, les centres commerciaux et les édifices institutionnels des Trente Glorieuses et des décennies suivantes.

La société "Les Carrières Mont Caume"

L'exploitation fut formellement structurée sous la forme d'une société commerciale, la SARL "Les Carrières Mont Caume" , dont l'établissement est enregistré dès le 3 juin 1980 , domicilié au Domaine d'Orves à Évenos (83330). Son activité officielle : extraction de pierres ornementales et de construction . La société fut successivement dirigée par Roger Debezy puis Philippe Merlet, avant d'être finalement radiée en 2013 , marquant la fin de la structure juridique initiale.

Des chiffres qui témoignent d'une activité rythmée

L'exploitation ne fut jamais massive — c'est précisément ce qui en préserva la qualité et la pérennité. Les chiffres d'extraction disponibles illustrent cette activité surveillée :

  • En 2011 : 154 tonnes extraites
  • En 2012 : 632 tonnes
  • En 2014 (année de fin d'autorisation préfectorale) : 1 567 tonnes
  • En 2016 : 14 chargements sur 5 jours (évacuation de stocks)
  • En 2017 : 21 chargements sur 13 jours

Chaque chargement représentait environ un bloc de 27 tonnes pour 10 m³ , acheminé par camion depuis le site jusqu'aux usines de transformation, principalement en Lozère.


🏛️ Un marbre qui a orné des monuments

Le marbre du Cimaï — qualifié de la plus grande carrière de marbre de l'arc méditerranéen français reconnu par sa qualité selon la commune d'Évenos — n'est pas resté à l'état de gros blocs anonymes. Il a trouvé sa place dans des réalisations architecturales de premier plan :

  • Le Fort Saint-Jean à Marseille
  • La Gare Saint-Charles à Marseille
  • La Gare TGV d'Aix-en-Provence

Ces chantiers illustrent parfaitement la réputation acquise par cette pierre : capable de rivaliser avec les grands marbres de Carrare ou des Pyrénées, le marbre calcaire d'Évenos séduisait par sa teinte claire, sa compacité et son aptitude au polissage.

Rappelons que le Var ne possède pas de calcaires tendres de construction facilement travaillables en pierre de taille. Les calcaires marbriers d'Évenos, bien que « durs et froids » comme les géologues les classifient, représentaient l'une des rares ressources lithiques nobles disponibles dans le département. Cette singularité explique leur valeur et la longévité de leur exploitation.


🔄La question d'une réouverture (2018)

Après la fin de l'autorisation préfectorale en 2014, le gisement ne fut pas définitivement abandonné. En mai 2018 , la société Technipierres — spécialiste de l'exploitation de carrières de pierres naturelles — dépose une demande d'autorisation d'exploitation et d'extension de la carrière pour une durée de 30 ans , dans le cadre d'un contrat de fortage avec la Société Civile du Domaine d'Orves.

Cette demande correspond à l'objet d'une enquête publique du 14 mai au 14 juin 2018 . Pour Technipierres, l'argument était simple : le gisement était loin d'être épuisé et le calcaire marbrier d'Évenos restait d'une qualité irréprochable. Le projet prévoyait un maximum de 50 rotations de camions par an — soit à peine plus qu'une par semaine en moyenne.

Cependant, le projet ne faisait pas l'unanimité. Au hameau du Broussan, voisin du site, certains habitants s'inquiétaient des nuisances liées au passage des camions sur les routes étroites et sinueuses du massif, soulevant des questions de sécurité — notamment concernant le passage des voitures scolaires. Des associations de défense de l'environnement s'exprimèrent également lors de l'enquête. La commune d'Évenos s'engagea à travailler sur des itinéraires alternatifs pour les poids lourds, notamment un vieux chemin franchissant le col des Morts vers Le Revest.

Le projet Technipierres mit en avant des mesures de protection strictes : limitation de vitesse à 30 km/h, préservation des 38 espèces recensées sur le site, véhicule escorte, convois groupés. Mais le dossier illustre bien la tension permanente entre patrimoine économique , patrimoine naturel et qualité de vie des habitants .


🌿 Un héritage dans un cadre exceptionnel

Aujourd'hui, les traces de l'exploitation restent visibles sur le site de Coste Belle, mais la nature reprend progressivement ses droits. Le Domaine d'Orves, avec ses 2 000 hectares de forêts, clairières et ruisseaux, constitue l'un des espaces naturels les plus préservés de la commune d'Évenos. Les falaises du Cimaï, désormais fermées à l'escalade, dominent ce paysage avec leur calcaire blanc brillant au soleil — ce même calcaire qui, pendant un demi-siècle, a voyagé depuis ce vallon provençal pour embellir quelques-uns des plus beaux édifices de la région.

La carrière du Cimaï est ainsi l'un des chapitres méconnus de l'histoire économique d'Évenos : une industrie discrète, enracinée dans la roche même qui donne au village sa silhouette si particulière, et dont l'héritage perdure dans la pierre polie de certains monuments que l'on croise sans toujours en connaître l'origine.

« Les falaises du Cimaï, vues depuis le vieux village d'Évenos, ont été exploitées longtemps pour la qualité de leur marbre. Ce massif est remarquable par le lissé vertical de sa pente. »
— Légende photographique, Flickr (Dynamosquito, 2009)

📍 Repères chronologiques

  • Vers 1964 : Premières extractions connues à Coste Belle
  • 1976 : Date de référence de l'exploitation continue citée par la mairie d'Évenos
  • 1980 (3 juin) : Création de la SARL "Les Carrières Mont Caume" au Domaine d'Orves
  • 1989 (12 mai) : Enregistrement officiel de la société
  • Années 2000-2014 : Extraction continue, volumes variables selon les commandes
  • 2014 : Fin de l'autorisation préfectorale d'extraction ; le fort Saint-Jean, la gare Saint-Charles (Marseille) et la gare TGV d'Aix figurent parmi les réalisations emblématiques
  • 2012-2013 : Dissolution et radiation de la SARL "Les Carrières Mont Caume"
  • 2016-2017 : Évacuation des derniers stocks
  • Mai–Juin 2018 : Enquête publique sur la demande de renouvellement d'exploitation par Technipierres (30 ans)

📍 Informations pratiques

  • Localisation de la carrière : Lieu-dit Coste Belle, Domaine d'Orves, commune d'Évenos (83330)
  • Accès : Propriété privée — visite non possible sans autorisation du propriétaire
  • Renseignements : Mairie d'Évenos — 2 Route de Toulon, Sainte-Anne d'Évenos — Tél. 04 94 98 50 86
  • Site web mairie : www.evenos.fr