Avant le moteur électrique, avant la vapeur, c'est l'eau qui faisait tourner la meule, pressait l'olive et rythmait les saisons provençales. La Reppe , fleuve côtier née sur les hauteurs du Beausset, a traversé les siècles en alimentant une remarquable chaîne de moulins entre Évenos et Ollioules. Du canal des Arrosants creusé dès 1448 jusqu'au Moulin de Palisson, seul rescapé restauré et aujourd'hui visitable, c'est toute une civilisation de l'eau que ces eaux vives à portée.
La Reppe, fleuve de vie
La Reppe — ou Ripelle en provençal ancien — tire son nom du terme occitan signifiant « petite rivière » , dénomination modeste pour ce qui est techniquement un fleuve côtier de 17,6 kilomètres de longueur, doté de son propre bassin versant indépendant.
Elle prend sa source au Puits de Massaquan , sur la commune du Beausset, à 460 mètres d'altitude, avant de dévaler vers la mer à travers un paysage qui compte parmi les plus saisissants du Var.
Son parcours traverse successivement Le Beausset , puis le territoire d' Évenos où son affluent le Destel descend du flanc occidental du Mont Caume (801 m), et enfin Ollioules , avant de se jeter dans la Méditerranée entre Six-Fours-les-Plages et Sanary-sur-Mer .

Les Gorges d'Ollioules — joyau du territoire
Au nord d'Ollioules, la Reppe reçoit ses principaux affluents — la Darbousse , la Capucine et le Destel — et s'engouffre dans les célèbres Gorges d'Ollioules , site classé aux parois de calcaire blanc creusées par des siècles d'érosion. Les eaux tourbillonnantes y ont sculpté des marmites de géants , des cuves et des grottes d'une rare beauté géologique.
Ces gorges ont aussi leur légende noire : au XVIIIe siècle , elles servaient de refuge au célèbre brigand Gaspard de Besse , dont les exploits ont nourri l'imaginaire populaire provençal. Les falaises abruptes et les passages secrets rendaient le lieu presque imprenable.
Le Destel, affluent de la Reppe sur le territoire d'Évenos
Le Destel est l'affluent le plus emblématique de la Reppe en territoire d'Évenos. Il descend des hauteurs du Mont Caume pour rejoindre même la Reppe au cœur des gorges, formant lui-les spectaculaires Gorges du Destel , parcourues par des canyoneurs du monde entier. C'est sur ces eaux qui se fondaient en partie la puissance hydraulique exploitée ensuite pour les moulins d'Ollioules.
Le Canal des Moulins — le béal — depuis 1448

Dès le XVe siècle , et précisément à partir de 1448 , les eaux de la Reppe et des sources des Gorges d'Ollioules sont canalisées pour répondre à deux besoins fondamentaux : faire tourner les moulins et irriguer les cultures maraîchères et fruitières de la plaine ollioulaise.
Le canal — appelé béal en provençal, ou « canal des Arrosants » — chemine d'abord en galerie souterraine sur 875 mètres depuis les gorges, avant de prolonger à ciel ouvert le long de la Reppe jusqu'aux moulins et aux jardins.
En 1481 , lors du rattachement de la Provence à la France, les eaux sont vraisemblablement données aux riverains : population, arrosants, meuniers, mouliniers et usiniers se partagent désormais cette ressource commune selon un système réglementé jusqu'au détail le plus précis.
Les sources captées à l'entrée des Gorges
Le béal est alimenté par plusieurs sources captées à l'entrée même des Gorges d'Ollioules, toutes d'une régularité et d'une pureté remarquables :
Les galeries souterraines du Labus (1705-1706)
Après des crues terribles qui ravagèrent les installations hydrauliques, les années 1705–1706 voient la construction des galeries souterraines du Labus , destinées à sécuriser le captage de la source de l'Abus et à protéger durablement l'alimentation du béal contre les caprices de la rivière.
Un système de distribution millimétré
L'eau du béal alimentait jusqu'à 93 propriétaires jardiniers et 7 moulins (à farine et à huile). Les droits d'eau étaient mesurés en « minutes » — une unité locale correspondant à l'arrosage de 54 m² de terrain — et répartis sur cinq quartiers d'irrigation, chacun disposant de son jour de la semaine attitré.
Sous l'Ancien Régime, un fonctionnaire spécifique veillait à la bonne répartition de cette ressource précieuse : le Meladou de l'aigue (littéralement « le mêleur d'eau »), que l'on appellerait aujourd'hui garde-canal .
Chaque nuit, il cadenassait les vannes (les martellières ) pour éviter tout détournement illicite. Au levier du jour, il signalait à la corne l'ouverture des eaux aux rivières concernées. Il avait également le pouvoir de dresser des procès-verbaux contre les « voleurs d'eau » — délit sévèrement réprimé, tant l'eau était précieuse dans ce pays sec.
Les moulins de la Reppe et du Béal
La commune d'Ollioules possédait, pour la mouture du blé et le détritage des olives, six moulins communaux alimentés par le béal. Auxquels s'ajoutaient le moulin à grignons du Septem et le Vieux Moulin à huile — soit un ensemble de huit sites de meunerie hydraulique remarquablement documentés.
🏠 Le Moulin de Palisson
Le Moulin de Palisson est le plus célèbre et le seul à avoir été restauré à ce jour. Il est ouvert au public et constitue un témoignage exceptionnel de la meunerie provençale.
Son nom lui vient d'une belle aventure historique. Au XVIe siècle , Jacques Parisson , coseigneur du Revest, en était propriétaire et le louait à la ville d'Ollioules contre une rente annuelle en nature . Ce nom de Parisson se serait ensuite altéré en « Palisson » au fil des siècles et des actes notariés.
Dans les années 1570 , le fils de Jacques, Melchior Parisson , cède définitivement le moulin à la ville pour la somme de 200 écus . La commune en devient propriétaire et en assure l'exploitation jusqu'en 1912 , date d'arrêt définitif de l'activité meunière.
Le blé moulu à Palisson provenait rarement des environs immédiats — peu cultivé localement — mais était acheminé depuis le moyen Var , la vallée du Rhône ou de la Durance .


La roue : de la cuillère à l'auget
À l'origine, le Moulin de Palisson était équipé d'une roue à cuillères horizontale en bois — système typique des moulins provençaux médiévaux, entraîné par un jet d'eau frappant les pales obliques. Cette roue, détruite avec le temps, fut remplacée au milieu du XIXe siècle par une roue plus moderne et plus puissante : une roue à augets verticale de 48 augets , pesant 1,3 tonne , haute de 4,5 m et large de 1,02 m . Cette roue, actionnée par le remplissage successif des godets par-dessus le sommet ( roue par-dessus ), bénéficiait d'un rendement hydraulique bien supérieur.
🏰Le Moulin de la Tour (ou Moulin Gast)
Situé en centre-ville d'Ollioules , le Moulin de la Tour — également appelé Moulin Gast du nom d'un de ses propriétaires successifs — est l'un des plus anciennement documentés. Il est cité dans un texte du XVe siècle et se distingue par sa complexité architecturale : le béal le traversait directement , permettant l'alimentation successive de plusieurs mécanismes.
Les archéologues et historiens ont identifié sur ce site au moins trois emplacements de meunerie distincts, correspondant à différentes phases d'exploitation : deux équipements à roues à cuillères (les plus anciens) et une roue à augets installés au milieu du XIXe siècle . Le canal de fuite — celui qui repartait après avoir entraîné la roue — rejoignait la Reppe au niveau du couvent des Observantins .
🌿Le Moulin de la Figuière
Le Moulin de la Figuière occupe une position charnière dans le circuit hydraulique du béal. Après avoir entraîné sa roue, les eaux poursuivaient leur cours vers la resclave de Rebuffel — ouvrage hydraulique exceptionnel — avant de se répartir dans les canaux secondaires en direction de Palisson . Ce moulin illustre parfaitement la logique en cascade du système des moulins ollioulais, où chaque site profitait du débit laissé par le précédent.
La resclave de Rebuffel , construite en 1568 par le maçon Jacques Suquet du Beausset, est un barrage permettant au béal de franchir la Reppe sans perte de débit. Elle est considérée aujourd'hui comme exceptionnellement bien conservée et constitue à elle seule un document unique sur le génie hydraulique provençal de la Renaissance.
🪨 Le Moulin Neuf
Comme son nom l'indique, le Moulin Neuf est probablement l'un des derniers construits sur le béal, en remplacement ou en complément d'une installation plus ancienne. Alimenté directement par le canal des Arrosants, il participait à la mouture du blé pour les habitants d'Ollioules et des communes voisines, dont Évenos.
⚙️ Tarif Le Moulin de la Trisse
Le Moulin de la Trisse-Rate — dont le nom évocateur renvoie peut-être à un mécanisme particulier de transmission ou au lieu-dit où il était déployé — était lui aussi alimenté par le béal. La trisse désigne en provençal une coulisse, une glissière : terme technique qui pourrait évoquer un dispositif de régulation du débit ou de dérivation des eaux vers la roue.
🪨 Le Moulin Clapier
Le Moulin Clapier complète la liste des six moulins communaux alimentés par le béal. En provençal, un clapier désigne un amas de pierres, un terrier ou un lieu pierreux — appellation qui évoque sans doute la nature du terrain ou le paysage de pierres sèches caractéristique du site où il était bâti. Comme ses homologues, il était dédié à la mouture des céréales au service de la communauté ollioulaise.
🪨Le Moulin du Septem — le géant des grignons
Situé sur la place du Septem à Ollioules, à l'emplacement approximatif de l'actuel Espace culturel Pierre Puget , le Moulin du Septem était une installation d'une puissance industrielle hors norme pour l'époque.
Il était le plus important moulin à grignons de toute la région toulonnaise : on y comptait 18 bancs à 2 vis de pression et 1 banc à vis de pression simple , soit un total de 37 pressoirs fonctionnant simultanément.
Les grignons sont les résidus solides des chaises d'olives après une première pression à froid. Repressés dans l'eau chaude, ils libèrent une huile secondaire aux multiples usages : fabrication du savon (les savonneries toulonnaises et marseillaises en étaient grandes consommatrices), combustible pour les lampes et diverses applications industrielles. Ollioules fut l'une des premières communes à développer cette filière des moulins à recense (grignons), qui approvisionna durablement les savonneries de la côte.
🪨 Le Vieux Moulin d'Ollioules — du XVIIe au XVIIIe siècle
Du XVIIe au XVIIIe siècle , ce moulin à huile fonctionnait grâce à un dispositif ingénieux : une noria ( pousso-raco en provençal, « pousse-rat ») actionnée par une âne élévait les eaux d'une source reliée à une citerne. Cette source, la Mère des Fontaines , alimentait en eau les bassins de retenue nécessaires à l'extraction de l'huile d'olive.
Le bâtiment conserve toujours, enchâssées dans la maçonnerie de son rez-de-chaussée, les chapelles de pressage (niches voûtées accueillant les pressoirs à huile), témoignages architecturaux directs de son activité passée. Reconverti aujourd'hui en salle d'exposition , il accueille notamment la célèbre foire aux santons ollioulaise.
Comment fonctionnait un moulin à eau ?

Le fonctionnement d'un moulin à eau repose sur un principe simple mais d'une efficacité redoutable : transformer l' énergie cinétique de l'eau en mouvement rotatif , transmise aux meules de pierre qui broient le grain.
Sur la Reppe, deux types de roues motrices ont coexisté selon les époques et les moulins :
- La roue à cuillères horizontale — la plus ancienne. Un jet d'eau frappait les pâles obliques (en forme de cuillères) disposées autour d'un axe vertical. Simple à construire, solide en bois, elle entraînait directement la meule tournante sans engrenage intermédiaire.
- La roue à augets verticale — plus moderne et plus efficace. Les godets (augets) se remplissent d'eau en haut de la roue ; le poids de l'eau les fait descendre, entraînant la roue par-dessus (ou par le côté). Le rendement hydraulique est nettement supérieur. C'est ce type qui équipait le Moulin de Palisson dans sa version XIXe siècle.
Du grain à la farine — les étapes
Le vocabulaire de l'eau en Provence
La civilisation hydraulique provençale a forgé un vocabulaire technique précis, héritage de siècles de pratique et de savoir-faire collectif. Ces mots provençaux dessinent le portrait d'une société où l'eau était une affaire de tous.
Frise chronologique
Le lien avec Évenos
Le rapport entre Évenos et les moulins de la Reppe est à la fois géographique, hydraulique et humain.
Géographiquement, la Reppe prend sa source sur les hauteurs du Beausset, commune immédiatement voisine d'Évenos, et traverse le territoire communal d'Évenos — notamment au travers des Gorges d'Ollioules où débouche le Destel, affluent descendu du Mont Caume (801 m), point culminant du territoire évenosien. Les eaux du Destel grossissaient ainsi le débit de la Reppe avant d'alimenter le béal ollioulais.
Hydrauliquement, la puissance motrice disponible à Ollioules dépendait directement du débit combiné de la Reppe et de ses affluents en amont — dont le Destel. Sans les eaux venues du territoire d'Évenos, les moulins ollioulais auraient tourné moins régulièrement.
Humainement, les habitants d'Évenos étaient des usagers réguliers de ces moulins. Vivant sur un territoire calcaire et escarpé, peu propice aux grandes cultures céréalières, ils apportaient leur blé et leurs olives à moudre et à triturer dans les moulins d'Ollioules — seule commune voisine dotée d'une force hydraulique suffisante. Les meuniers d'Ollioules et les paysans d'Évenos entretenaient ainsi des liens économiques et sociaux continus, au fil des saisons et des récoltes.
Voix d'époque
« Le moulin de Palisson, propriété de la commune depuis les années 1570, a moulu pendant plus de trois siècles le blé venu de la Durance et du Rhône. Sa roue à augets, installée au milieu du XIXe siècle, tourne encore dans le souvenir de ceux qui ont vu le dernier meunier fermer sa porte en 1912. »