Un Hameau au Cœur du Pays d'Évenos
À sept kilomètres du vieil Évenos, niché au pied du Mont Caume — la plus haute montagne de la région toulonnaise, qui culmine à plus de 800 mètres —, le hameau du Broussan s'étend au fond d'une cuvette verdoyante traversée par le torrent du Destel. Entouré de hautes montagnes qui semblent le tenir à l'écart du monde, il forme le troisième hameau de la commune d'Évenos, avec Nèbre (le vieux village) et Sainte-Anne-d'Évenos.
C'est un endroit à part : authentique, calme, aux maisons anciennes de pierre claire, à l'allée de platanes centenaires et à l'église aux allures de chapelle de campagne. Loin des circuits touristiques battus, le Broussan parle doucement à qui sait l'écouter.
I. Origines du Nom : La Brousse et ses Artisans
D'où vient le nom « Broussan » ? La réponse la plus plausible nous est fournie par l' abbé Saglietto , chroniqueur communal d'Évenos dont les écrits constituent une source historique précieuse pour comprendre la vie locale des siècles passés.
Selon lui, le nom proviendrait de la « brousse » — ces balais rustiques fabriqués à partir des végétaux de la garrigue (genêt, buis, bruyère) — que les habitants du hameau confectionnaient jadis et vendaient aux voyageurs et aux marchands qui empruntaient les chemins royaux. Cette activité artisanale traditionnelle, intimement liée au maquis provençal qui entoure le hameau, aurait ainsi donné son nom à tout le lieu.
Le terme « Broussan » vient en effet du broussas provençal, désignant la brousse, le maquis dense, mais aussi la broussaille tressée et transformée en objet utilitaire. Une étymologie modeste, ancrée dans le quotidien des gens simples, bien à l'image de ce hameau qui n'a jamais cherché à briller mais à toujours su vivre.
II. Les Origines du Hameau : Un Carrefour Médiéval
Contrairement au vieux village d'Évenos (Nèbre), dont les origines remontent au moins au XIe siècle, le Broussan est une agglomération plus récente. D'après les recherches de l'abbé Saglietto, le hameau ne serait pas antérieur au XIVe siècle , et c'est surtout au XVe siècle qu'il prend véritablement forme.
La raison de son émergence à cet endroit précis est avant tout géographique et commerciale : le Broussan était un carrefour de chemins royaux d'une importance capitale pour toute la région. Quatre grands axes s'y croisaient :
- La route Toulon–Marseille , axe commercial majeur de Provence
- La route Toulon–Le Beausset par l'Eiro Profundado et les Quatre Chemins
- La route Toulon–Évenos–La Cadière par le Val d'Arenc
- La route Toulon–Signes
Cette position de choix, à la première étape depuis la ville importante de Toulon, sur le passage de tous les flux commerciaux régionaux, ne pouvait qu'attirer les habitants les plus entrepreneurs du village d'Évenos. C'est ainsi que les premiers Ébrosiens descendent progressivement du piton rocheux pour s'établir dans cette plaine plus accessible et plus fertile.
L'abbé Saglietto précise : « La Bastide Vieille et l'Auberge, transformées plus tard en maisons seigneuriales, furent sans doute les premières habitations. Le hameau avec sa "carrière franque" était déjà formé au début du XVIe siècle. Le livre terrier de l'époque compte une dizaine de fermes disséminées dans les environs. »
III. Une Terre Occupée depuis l'Antiquité
Si le hameau lui-même est médiéval, la terre qu'il occupe est bien plus ancienne. Des fouilles et observations archéologiques ont mis en évidence d'abondants vestiges gallo-romains dans toute la zone du Broussan et de ses environs immédiats : débris de tuiles à rebords, amphores, dolia (grands récipients de stockage), et même des fragments de vases samians (céramique fine rouge caractéristique de l'époque romaine).
Ces trouvailles ont été faites notamment à l'entrée des gorges du Destel, aux Cadières, à la Reboule, près du Château, à l'Auberte et aux Sambles — preuve évidente que ces terres étaient déjà exploitées et habitées au début de notre ère. Une population agricole gallo-romaine s'y était installée, profitant de la fertilité de cette cuvette bien exposée.
Puis ces habitants disparurent, emportés par les convulsions de la fin de l'Empire romain. Ce n'est, comme le note l'abbé Saglietto avec sa plume un peu dramatique, qu' « un secret du passé » que l'histoire n'a pas encore entièrement éclairée.
IV. La Vie au Broussan au XVe Siècle : Le Lait, le Fromage et les Chèvres
Au XVe siècle, quand le Broussan prend son essor, ses habitants maîtrisent principalement de l'élevage caprin et de la production laitière et fromagère. Chaque famille possédait son petit troupeau de chèvres qu'elle faisait paître dans la forêt environnante. C'est d'ailleurs ce qui permettait aux artisans du Broussan de proposer aux voyageurs de passage une abondance de laitage et de fromage frais — denrée rare et appréciée sur les grands chemins.
Mais cet équilibre millénaire entre l'homme, ses bêtes et la forêt fut brutalement remis en cause. Par un arrêt du Conseil d'État du 11 décembre (probablement au XVIIe ou XVIIIe siècle), les propriétaires de chèvres furent contraints de s'en défaire « sous peine de 100 livres d'amende et la confiscation » . La raison présente : ces animaux « mettent les forêts de la Provence en très mauvais état, en broutant les bourgeons à mesure qu'ils poussent, ce qui en prive les arsenaux du bois nécessaires à la construction des vaisseaux de Sa Majesté » .
La réaction des Broussanais fut pragmatique et caractéristique du caractère provençal : ils gardèrent leurs chèvres, prirent quelques précautions contre les contrôles de police... et continuèrent comme avant.
V. La Tour de Chappe : Quand le Broussan communique avec Paris
L'un des héritages les plus insolites et méconnus du Broussan est sa Tour du Télégraphe de Chappe . Claude Chappe (1763–1805) invente le télégraphe optique pendant la Révolution française : un système de communication visuel par sémaphores, placé sur des tours visibles à la jumelle depuis la tour voisine, distante de 10 à 15 km.
La ligne Paris–Toulon , mise en service le 14 décembre 1821 , comptait 108 stations pour une longueur de 940 km. Sur les hauteurs surplombant le Broussan se trouvait l'une de ces stations, permettant de relayer les messages à travers toute la Provence en quelques heures seulement. Les ruines de cette tour sont encore visibles depuis les sentiers de randonnée du secteur, témoins muets d'une époque où le Broussan était un maillon essentiel des communications nationales.
VI. La Pauvreté du XIXe Siècle et l'Abbé Vincent
Au milieu du XIXe siècle, le tableau du Broussan est bien sombre. En 1850 , les habitants du hameau vivent dans une extrême pauvreté : même le pain est rare. L'isolement relatif du lieu, malgré les chemins royaux, n'a pas suffi à préserver la population des disettes et des crises économiques qui frappent la Provence.
C'est dans ce contexte difficile que l'abbé Vincent , ancien curé d'Évenos, fut nommé au Broussan. Confronté à une population pratiquement analphabète, il prend une initiative déterminante : il exigea l'autorisation d'ouvrir une école primaire libre pour le hameau, afin d'offrir aux enfants du Broussan les rudiments de l'instruction qui leur faisaient défaut.
Cette illustre démarche bien la réalité des hameaux ruraux varois au XIXe siècle, où les curés de campagne jouaient souvent un rôle social et éducatif essentiel, bien au-delà de leurs fonctions strictement religieuses.
VII. Une Indépendance Menacée : La Question du Rattachement
L'histoire administrative du Broussan est émaillée de tensions récurrentes autour de la question de son appartenance communale. À plusieurs reprises, les trois hameaux de la commune d'Évenos ont failli être dissous et rattachés à des communes voisines. La dernière tentative sérieuse remonte au XIXe siècle : Sainte-Anne-d'Évenos devait se rattacher au Beausset, et le Broussan à Toulon.
Ces velléités de dissolution témoignent des difficultés administratives et économiques que rencontrait une commune éclatée en trois entités distinctes, séparées par des reliefs importants et sans réelle cohésion géographique. Si le Broussan a finalement conservé son appartenance à Évenos, c'est sans doute autant par attachement identitaire que par des considérations pratiques. Le hameau abrite d'ailleurs aujourd'hui une mairie annexe de la commune d'Évenos.
VIII. Patrimoine Bâti : L'Église Saint-Joseph
Au cœur du hameau, sur la place principale ombragée, se dresse l' église Saint-Joseph du Broussan , édifice du XVIIIe siècle au charme typiquement provençal. Avec son clocher trapu, ses murs de pierre claire et ses tuiles romaines, elle incarne parfaitement l'architecture religieuse rurale de la région.
En 2024 , l'église a réalisé une rénovation complète de sa toiture, pour un investissement total de 132 000 euros . Ce projet, rendu urgent par des signes inquiétants de dégradation, a été cofinancé par la Fondation du Patrimoine (40 000 euros), la commune, des subventions publiques et une campagne de dons participatifs qui a mobilisé les habitants et amateurs d'histoire locale. Une cérémonie d'inauguration a été organisée en décembre 2024.
Cette restauration est le symbole de l'attachement des Broussanais à leur patrimoine : l'église Saint-Joseph est bien plus qu'un simple édifice religieux, elle est le cœur vivant du hameau, le lieu de mémoire collective des générations qui s'y sont succédées.
IX. Le Château du Broussan et l'Allée de Platanes
Non loin de l'église, un château entouré de grilles , avec sa belle allée de platanes centenaires , rappelle que le Broussan avait aussi ses notables et ses propriétés bourgeoises. Ces grandes bastides, héritières des Bastides Vieilles médiévales qui servaient autrefois d'auberges et de relais pour les voyageurs, témoignent de la prospérité relative qu'apportait le passage des chemins royaux.
L'ombre des platanes, le bruissement de leurs feuilles dans la brise du Mont Caume, la façade austère du château... autant d'images qui confèrent au Broussan cette atmosphère hors du temps, ce sentiment d'un monde à part que beaucoup de ses visiteurs évoquent avec une nostalgie diffuse.
X. Le Broussan Aujourd'hui : Randonnée et Nature Préservée
Le Broussan est aujourd'hui un point de départ privilégié pour l'exploration de ce coin de Provence resté sauvage. Le hameau conserve son identité rurale forte , avec ses maisons anciennes, ses petites exploitations et ses sentiers boisés qui s'enfoncent vers les hauteurs.
Depuis le Broussan, le randonneur peut s'élancer vers plusieurs itinéraires remarquables :
- Le sentier des Crêtes du Croupatier (11,7 km, très difficile, 3h30) : panorama exceptionnel sur la rade de Toulon, les îles d'Or, le bec de l'Aigle, Évenos et son château, et au loin la Sainte-Baume
- La remontée des Gorges du Destel , l'un des canyons les plus spectaculaires du Var
- L'accès aux Fours à Cade , témoins d'une industrie artisanale traditionnelle provençale
- Les ruines de la Tour du Télégraphe de Chappe
Le Broussan bénéficie également de la proximité des falaises du Cimaï et de la forêt domaniale de Sainte-Anne , poumons verts de la région. On y côtoie les chênes kermès, les pins d'Alep, les lentisques et les romarins — cette garrigue dense qui donna peut-être son nom au hameau, il y a six siècles de cela.
Informations pratiques
- Accès : Depuis Sainte-Anne-d'Évenos, environ 7 km par la D462
- Services : Auberge du Broussan (bar/restaurant, relais des motards) — 219, Avenue Estienne d'Orves — tél. 04 94 90 37 08
- Hébergement : Mas des Ferrands (Gîte de France, 3 épis) — 595, Ancien chemin de Signes — tél. 06 09 09 01 04
- Mairie annexe : Hameau du Broussan — tél. 04 94 98 50 86
- Randonnées : Tous les parcours sur www.evenos.fr
Le saviez-vous ? Le Broussan tire peut-être son nom des balais de brousse ( broussas en provençal) que ses habitants fabriquaient et vendaient aux voyageurs des chemins royaux au XVe siècle — selon la tradition orale rapportée par l'abbé Saglietto, chroniqueur de la commune.